Salut, bande de rats !

Je poursuis le rendez-vous que j’ai trouvé chez juliet595, et inauguré par Ma Lecturothèque. Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes…

Je vous propose donc un bout de Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes.

 

Prologue

C’était là.
Je suis face à une bâtisse aux portes fermées, semblable aux autres bâtiments alentour.
C’est là que tant de cobayes humains ont subi les sévices de ceux qui étaient appelés « docteurs », des docteurs que mes deux grands-pères, disparus dans ce sinistre camp, ont peut-être croisés.
C’est là que le plus célèbre d’entre eux, Josef Mengele, observait avec avidité les jumeaux qu’il allait sacrifier. Puis autopsier.
Autopsier pour voir.
Pour essayer de trouver.
Pour essayer de comprendre.
Voir, trouver, comprendre… mais quoi ?
Je suis saisi, muet, pétrifié, devant ce lieu chargé d’horreurs. Derrière ces murs, ces fenêtres fermées, ces portes closes, j’entends les cris, les pleurs.
Je devine les corps décharnés se tordant de douleur, suppliant, toutes les images atroces que l’histoire de cette période porte sur ses bras.
Je suis à Auschwitz-Birkenau.
Il s’agit d’un voyage de mémoire, un pèlerinage personnel que j’ai maintes fois repoussé.
Là, devant ce bâtiment, mon cœur de médecin ne comprend pas.
Comment peut-on vouloir épouser un métier dont le but ultime est de sauver des vies et donner la mort à ceux que l’on ne considère plus comme des êtres humains ?
Je sais que c’est une question naïve, simpliste, et je ne peux que la formuler. Je veux savoir.
Maintes fois, j’ai lu et relu ceux qui essaient d’expliquer l’inexplicable.
Mais là, sur les lieux du crime, je vois.
Plus d’analyses. Plus d’explications.
Juste l’effroi.
L’horreur par procuration.
Témoigner.

Un mot. Un sentiment. Une injonction qui me vient brutalement ce jour-là, en même temps qu’un sentiment d’indécence. De quoi témoignerais-je, moi qui n’ai rien vécu de tel. De quoi parlerais-je ?
De mon émotion ? De ma souffrance morale ?
Que représente-t-elle à côté de ceux qui étaient vraiment entre ces murs ?
Pourtant, à cause de mon métier, à cause de cette partie de ma famille que je n’ai pas connue, je sens une nécessité, un appel.
Des années après ce voyage, l’indécence ressentie s’est transformée.

À mon souvenir se sont ajoutés le négationnisme, le révisionnisme, l’« humorisme » nauséabond, toutes les petites phrases entendues, sibyllines, prononcées de façon anodine : « C’est pas bien ce qu’ils ont fait, mais ça a quand même fait avancer la médecine… »
Et si c’était vrai ? Impossible. Dans mon esprit cartésien scientifique, dans mon petit cerveau de médecin nourri à l’éthique, l’horreur n’aboutit pas à des avancées médicales.
Je me persuadais que de tels tortionnaires étaient tous de petits médecins, rejetés par leurs pairs, ridiculisés par la faculté et qui avaient trouvé, enfin, les moyens de prouver qu’on se trompait sur eux.
Ils allaient montrer aux universitaires qu’eux aussi, ces moins que rien, allaient pouvoir participer au projet fou du IIIe Reich.
Ils allaient trouver ce qui permettrait au peuple allemand d’être le peuple le plus « sain » de toute l’histoire de l’Humanité.
Pendant des années, j’ai voulu écrire ce livre.
Mettre mes préjugés à l’épreuve.
Montrer que tout cela n’avait servi à rien.
Que tout avait été inutile. Insupportablement inutile. Quand la nécessité est devenue trop pressante, quand j’ai entendu trop de voix dire, de plus en plus fort, que ces expériences avaient peut-être permis des avancées scientifiques, j’ai ressorti toute ma documentation et je me suis mis à écrire.
La réalité est pire que ce que j’imaginais.
Ils n’étaient pas tous fous, ces médecins de l’horreur, et pas tous incompétents.
Et les résultats de ces expériences qui ont été débattus, discutés par des experts lors du procès des médecins de Nuremberg ? Ont-ils servi ? Ont-ils été utilisés par les Alliés après la guerre ? Que sont devenus ceux qui ont été « exfiltrés » ?
Voilà ce que j’ai voulu raconter.
Je ne prétends pas être exhaustif.
Je ne suis pas un historien.
Juste un médecin.
Un passeur de connaissances.
Un vulgarisateur.
Et c’est à ce titre que j’ai voulu décrire ce qui s’est passé. D’autres l’ont fait avant moi, différemment, mieux, mais je crois qu’en ce domaine il n’y aura jamais trop de bonnes volontés.

C’est ma petite pierre modestement ajoutée au fragile édifice de la mémoire des victimes des Crimes contre l’Humanité.

 

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21 réflexions sur “Premières lignes : Hippocrate aux enfers

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