Salut, bande de rats !

Je poursuis le rendez-vous que j’ai trouvé chez juliet595, et inauguré par Ma Lecturothèque. Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes…

Je vous propose donc un bout de Fortune Cookies, de Silène Edgar :

L’état d’urgence peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain, des départements d’outre-mer, des collectivités d’outre-mer régies par l’article 74 de la Constitution et en Nouvelle-Calédonie, soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique.

Loi n° 55-385 du 3 avril 1955 relatif à l’état d’urgence. Article 1.

26 février, Paris

    Je ferme la porte doucement derrière moi, sans attirer l’attention de la voisine qui m’a semblé suspicieuse. Si elle se montre plus regardante, il faudra encore déménager et j’en ai ras-le-bol. Trois fois en deux mois, avec les milliers de précautions qu’il faut prendre, c’est vraiment fatigant. Le matériel de montage est lourd à transporter et voyant, il faut de multiples voyages. Chaque fois, on prend le risque de se faire arrêter. Et il est de plus en plus difficile de trouver des logements vides, tout le monde se rapproche du centre le plus possible, quitte à vivre dans des appartements trop petits, entassés comme des sardines. On manque d’essence. Les trains de banlieue fonctionnent mal et les gens ont trop peur de perdre leur emploi pour se permettre d’arriver en retard un jour sur deux.
Sans allumer la lumière de l’escalier, de peur que la voisine ne me repère, je descends jusqu’au local à poubelles, dans l’arrière-cour. La porte grince, une odeur nauséabonde me prend à la gorge, je ne sais pas depuis quand ils n’ont pas ramassé les ordures. Quinze jours au moins. Même les éboueurs sont rationnés. Un cliquètement de clés en provenance de la rue m’annonce l’arrivée d’un habitant de l’immeuble. Il faut que je me dépêche. Je baisse la tête pour passer la petite porte verte et entrer dans le local exigu. Je dois enjamber quelques sacs plastique qui ne rentraient plus dans les containers. Je me cache derrière l’un des deux gros bacs gris. Les pas de l’inconnu résonnent dans l’escalier au-dessus de ma tête. La puanteur est bien plus forte ici, épaisse comme un sirop qui coule dans ma gorge et me donne la nausée. Accroupie, je baisse mon pantalon et le froid me gèle les fesses. Je frôle le mur humide avec un frisson de dégoût. Saisissant le scotch dans mon petit sac de midinette, j’en arrache un morceau avec les dents puis j’extrais le mini-disque de son enveloppe et le colle à l’intérieur de ma cuisse. Il est froid. Je n’ai plus de duvet à cet endroit à force de répéter la manœuvre. Coller, arracher. Je me rhabille en vitesse, sors du réduit avec soulagement avant de passer mon nez dehors, précautionneusement.
La rue semble déserte, mais le pianotement de la pluie sur les trottoirs étouffe les bruits de pas et la nuit tombante peut aussi révéler des surprises. Les lumières orange se reflètent sur l’asphalte sale et noir jusque dans les caniveaux obstrués de papiers gras. Il me reste dix minutes avant le couvre-feu. Il m’en faut vingt pour rejoindre l’abri. Je rajuste mon bonnet sur mes cheveux trop voyants. Sanglée dans un imper gris anthracite, avec mes bottes et mon jean de la même encre noire, je passerais inaperçue sans ma crinière blonde. Je m’élance. Personne. On ne m’a pas vue sortir de l’immeuble, c’est déjà ça, et je peux avancer d’un pas vif vers le Xe arrondissement. Je croise quelques habitants pressés, qui s’engouffrent sous les porches comme dans des refuges. J’arrive au pont des Arts sans avoir croisé la milice. La Seine est brune et sauvage, chargée des eaux de l’hiver. Le printemps ne semble jamais devoir venir. Une bouche de métro me fait de l’œil mais je résiste à l’envie de me mettre à l’abri, rentrant un peu plus la tête dans les épaules, mal protégée des gouttes glacées par mon col. De toute façon, le métro m’est interdit en dehors des missions, il y est trop compliqué d’échapper à ses poursuivants, et les caméras pullulent. On ne prend le risque qu’en cas de nécessité. Filant le long de la rue du Louvre, je me trouve devant la Bourse quand les sirènes se mettent à hurler, annonçant le couvre-feu. Aussitôt, comme sortie d’une boîte de pantins, la milice survient dans un claquement de bottes. Une cohorte prétorienne au pouvoir redoutable, aux ordres du préfet de Paris, digne descendant de Papon. Nous sommes encore quatre passants égarés sur la place. Ils sont douze et nous aboient dessus pour que nous nous regroupions. Un homme et une femme, affolés, expliquent qu’ils habitent juste à côté, présentent leurs papiers. Ce ne sont pas des menteurs et ils repartent rapidement. Celui qui reste avec moi est un jeune homme qui a l’air complètement paniqué. Il bute sur les mots avec un fort accent et je comprends vite qu’il est italien. Hélas, le milicien en chef l’a compris tout aussi vite et il se fait embarquer aussitôt, avec quelques coups de matraque dans les côtes qui le font gémir tandis qu’un autre policier, plus jeune, se tourne vers moi. Je lui tends mes papiers d’emprunt, il les regarde avec attention :
— Élise Fontane… Vous habitez boulevard Saint-Martin. Vous en avez encore pour dix minutes. Pourquoi n’avez-vous pas anticipé le couvre-feu ? D’où venez-vous ? me demande-t-il sans animosité, mais sur un ton sévère.
— Je viens de chez mon frère, il a une mauvaise grippe, je n’ai pas vu le temps passer.
— Votre frère réside où ?
— Rue de Seine, dis-je sans beaucoup mentir puisque je viens de la rue voisine.
— Bon, on va devoir signaler l’infraction. C’est la première ?
— Oh, s’il vous plaît ! C’est la seconde fois ! fais-je, avec une mine apeurée.
— C’est bon, ce n’est pas la troisième, vous n’allez pas vous plaindre ! Vous ferez plus attention dorénavant.
Je ne peux pas me permettre d’avoir une infraction. Il faudrait encore changer de papiers et nous n’en avons plus beaucoup qui correspondent à mon profil.

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2 réflexions sur “Premières lignes : Fortune Cookies

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